La fibre optique prépare un bouleversement technologique.

Le Bulletin des Communes a interrogé Etienne Dugas, Président de la Fédération des Industriels des Réseaux d’Initiative Publique (FIRIP), pour connaître son avis d’expert sur l’évolution, actuelle et future, du Plan France Très Haut Débit, en cours sur tout le territoire.

Monsieur Dugas, quelle importance donnez-vous au Plan France Très Haut Débit qui est déployé sur le territoire ?

Etienne Dugas : Sans hésitation, je dirais que c’est le plus grand projet d’infrastructures mené dans notre pays à l’heure actuelle. Ce Plan est comparable à une fusée qui a décollé et que rien ne peut plus arrêter maintenant, même pas les remaniements politiques. Ce chantier provoque un tel consensus, approuvé par des sensibilités de tous bords, qu’il ne sera pas affecté par les clivages traditionnels. Tout le monde est convaincu de son utilité, et par la nécessité de fournir à tous le Très Haut Débit dans notre pays.

Est-il possible de prévoir la date précise de la fin de ce chantier ?

Pas avec certitude. À mon avis, on devrait l’achever vers 2030, mais pas avant. L’échéance de 2022 a été donnée à partir de bases trop théoriques. L’estimation préalable s’appliquait à un déploiement constitué à 80 % en fibre optique, alors que dans les faits on va plutôt atteindre les 98 %. Les dernières prises à installer seront les plus difficiles, car elles seront les plus éloignées. Elles coûteront donc plus cher et prendront plus de temps que prévu. Par ailleurs, le déploiement du réseau sera peut-être achevé en 2025, mais les raccordements qui s’effectueront ensuite pour les particuliers et les entreprises rallongeront la durée de mise en route. Ces raccordements pourraient même dépasser la date de 2030.

La FIRIP a-t-elle développé une stratégie particulière pour raccorder les zones dites « blanches » ?

Oui, nous encourageons fortement l’ouverture de bandes de fréquences radio permettant aux technologies hertziennes de couvrir le faible pourcentage qui ne sera pas fibré au terme de ce déploiement. Dans l’intervalle, afin de ne pas trop faire patienter certains usagers, on pourra leur installer des box ayant des capacités comparables à la 5G, qui pourront également recevoir du Très Haut Débit. Cela nous permettra de répondre aux besoins qui ne cessent d’augmenter, et qui dépassent parfois nos possibilités.

Pensez-vous qu’un secteur d’activité sera privilégié par la fibre optique quand on l’utilisera partout ?

Non, aucun en particulier. Nous sommes aujourd’hui dans la même situation que Thomas Edison au moment où il a inventé l’ampoule électrique. Le changement qui va se produire avec la fibre sera tout aussi radical. Elle apportera la troisième révolution industrielle. Tout objet qui aujourd’hui est électrifié deviendra connecté demain. Les modifications provoquées par le Très Haut Débit dans notre quotidien sont si importantes que nous n’arrivons même pas à toutes les imaginer actuellement. Nos façons de vivre, de travailler, de se détendre, vont fortement changer et nous ne sommes qu’au début de cette évolution. La possibilité de pouvoir bientôt mettre en commun touts les cerveaux de la planète devrait décupler la puissance de nos progrès. Nous pouvons d’ores et déjà réaliser un travail collaboratif quasiment partout. Les meilleurs chercheurs peuvent donc, grâce au Très Haut Débit, travailler ensemble sur n’importe quel projet. En outre, l’Intelligence Artificielle recèle d’énormes ressources. Nous sommes donc au début d’une nouvelle ère.

Le concept de « Smart City » va prendre un nouveau sens.

Oui, mais pour être plus précis, il faudra bientôt parler de « Smart World ». Comme tout sera connecté et deviendra « intelligent », les objets pourront tous recevoir et envoyer des informations, ce qui est un total bouleversement.

L’expression « fracture numérique » va devenir encore plus radicale.

Absolument. En France, vu nos efforts, ce changement dû à la fibre optique devrait se produire plus vite que chez nos voisins européens. Il devrait se faire sentir dès 2020/2022, même si dans un premier temps nous avons pris du retard dans notre déploiement. Cette évolution va nous permettre par ailleurs de résoudre notre problème de désertification rurale. Nos campagnes seront les grandes gagnantes de cet aménagement numérique, notamment par l’accès à de nouveaux services de proximité, aujourd’hui hors de leur portée.

Pour finir, pensez-vous que votre rôle professionnel puisse changer à l’avenir ?

Non, je pense que la fonction des RIP, les Réseaux d’Initiative Publique, restera celui d’un « grossiste » en Télécoms. Cette définition, claire et compréhensible par tout le monde, définit bien notre rôle fondamental d’opérateur d’opérateurs.